La
simplicité cistercienne
ou
La
grâce de la simplicité
La
spiritualité de Cîteaux est une spiritualité de l’amour. Le charisme
cistercien, c’est-à-dire, ce qui est propre à l’Ordre Cistercien, ce qui
fait son originalité, son identité, c’est la simplicité. C’est véritablement
une grâce que nous ont légué les Pères fondateurs de l’Ordre.
Le
sens du mot simplicité
Pour
saisir le sens de cette grâce cistercienne qu’est la simplicité, il convient
tout d’abord de définir le mot simplicité. Il vient du latin simplex,
dérivé de semel « une fois » et de plecto « plier ». Au sens
étymologique, « est simple » ce qui n’est plié qu’une fois. Les auteurs du
Moyen Âge ont dû trouver que ce « pli unique » était encore de trop… car ils
ont fait dériver la première syllabe de simplex non de semel
mais de sine « sans ». Ainsi, être simple, c’était, pour eux, « être
sans pli ».
La
notion religieuse et spirituelle de la simplicité s’est développée dans la
Tradition biblique, avant de devenir une notion monastique. Dans le latin de
l’Antiquité Classique, le mot simplicitas revêtait une signification
morale mais de caractère profane. Il évoquait la vie rustique et dure des
ancêtres, en contraste avec le luxe et la luxure des villes, surtout à Rome.
Caton l’Ancien,
et d’autres, en appelait à la simplicité, c’est-à-dire à la rusticité
d’antan, aux mœurs agrestes et austères auxquelles Rome devait sa grandeur
comme un moyen d’éviter les abus qui s’étaient introduits dans la vie privée
et publique. On parlait donc de simplicité des mœurs et aussi de l’esprit, simplicitas
mentis. Le mot désignait alors le culte de la vérité et la sincérité,
par opposition au mensonge, à la fraude, à l’adulation, la flatterie.
Dans la Tradition biblique, le mot
simplicité, d’une manière générale, désignait l’intégrité, l’innocence ou la
justice de ceux qui plaisent à Dieu, c’est-à-dire qui s’abstiennent du
péché. Dans l’histoire du Peuple de Dieu, petit à petit, la religion devient
intérieure, et donc, celui qui est simple apparaît comme celui qui sert Dieu
en toute sincérité, c’est-à-dire dont les actions ne contredisent pas les
paroles. Ainsi, lorsque l’on parle de « simplicité de cœur », on signifie
par là l’unité intérieure au service de Dieu. Dans les Actes et les Epîtres
des apôtres, la simplicité est le propre de l’unité. Avant sa faute, Adam
était simple, uni à Dieu, et il participait en ce sens à l’unité même de
Dieu. Cette simplicité nous ne la recouvrerons qu’au Paradis… Par la
médiation de Jésus, la fin de la vie chrétienne est de récupérer cette
simplicité d’origine. Jésus nous indique le chemin : « l’enfance
spirituelle ». C’est la raison pour laquelle, aux temps des Pères du désert,
des moines se sont appelés « simple » car ils l’étaient : Simplex,
Simplicius, Simplicianus.
Dans la
Tradition monastique, la simplicité a été mise en rapport avec la notion de
pureté du cœur. On en a parlé aussi comme marque de la Présence de Dieu
puisqu’en effet, Dieu simplifie celui dont il habite le cœur. Les écrivains
du Moyen Âge montrent que la simplicité, c’est-à-dire la pureté d’un cœur
qui ne désire que Dieu, est la condition nécessaire de la prière pure, car
sans elle, les pensées multiples assaillent l’âme et la distraient. La vie
contemplative elle-même est identifiée à la simplicité. C’est en ce sens que
Guillaume de Saint Thierry écrit dans la Lettre aux frères du Mont Dieu :
« La sainte simplicité, c’est la volonté toujours la même dans la
recherche du même bien… C’est proprement la volonté foncièrement tournée
vers Dieu, ne demandant du Seigneur qu’une seule chose, la recherchant avec
ardeur, n’ambitionnant pas de se multiplier en s’éparpillant dans le siècle.
La simplicité, c’est aussi, dans la manière de vivre, l’humilité véritable,
celle qui, en fait de vertu, attache plus de prix au témoignage de la
conscience qu’à la réputation ». C’est en ce sens que Bernard de
Clairvaux, lui, écrit que « la simplicité est l’amie de la vérité »,
qu’il invite à chercher Dieu « dans la simplicité de cœur »,
c’est-à-dire dans l’unité, la recherche de Dieu seul.
La
grâce de la simplicité cistercienne
Être
simple, pour les moines cisterciens, cela signifie « être et vivre en
vérité », c’est-à-dire, être tel que l’on est et agir conformément aux
désirs de Dieu, c’est d’être habité par un cœur pur, libre, plus précisément
libéré des encombrements de la volonté propre, du va-et-vient de
l’affectivité, guéri des blessures du cœur et de l’âme. C’est aller à
l’essentiel. Ce n’est pas à proprement parler être parfait, apparaître sous
son meilleur jour par un effort de la volonté pour contenir émotions et
pulsions, cacher défauts et péchés, non ! Mais c’est avoir l’humilité
d’esprit pour laisser Dieu entièrement agir dans les profondeurs de son
être, c’est être entièrement libre pour être habité de l’unique Présence,
vivre uni à Dieu. C’est se laisser façonner par la Grâce, au dehors comme au
dedans. Père Charles Dumont paraphrase en ce sens les propos du philosophe
allemand Heidegger pour désigner cette grâce bienfaisante et transformante
de la simplicité cistercienne héritée de nos Pères : « La simplicité
enveloppe et relie en un plis unique l’explicite et l’implicite, le dehors
et le dedans ». Le moine est donc simple dans son cœur et dans son âme,
et il est simple dans sa façon d’être. La simplicité est donc à la fois un
état d’esprit et un état de vie.
Les
cisterciens ont adopté ces deux états comme un moyen de « coller » le plus
fidèlement possible à l’Evangile et à l’esprit de la Règle de saint Benoît,
mais aussi et surtout de « coller » à la réalité, car la simplicité est une
forme d’obéissance à la réalité, une forme de soumission à la vie telle
qu’elle se présente, telle qu’elle nous est donné. En effet, est simple
celui qui se soumet au réel et trouve sa joie dans ce qu’il reçoit, celui
qui est « toujours content » selon Benoît.
La
simplicité offre la possibilité d’ « être nature », c’est-à-dire dans une
disposition spontanée d’où émanent naturellement les actes et les paroles.
Nos Pères ne désiraient rien d’autre que d’être des moines en vérité, de
vivre la vie monastique dans sa radicalité, afin que la vie en Dieu qui ne
soit pas fuite de la réalité. Pour ne pas sombrer dans la routine, ne pas
succomber aux habitudes de la vie - la vie du moine est simple, répétitive :
travail manuel, prières, célébrations liturgiques, récitations des mêmes
psaumes, etc…- Saint Bernard invitaient souvent ses moines à la vigilance, à
celle du cœur entre autres, pour veiller à ce que rien en nous ne fasse
obstacle à la grâce, à ce que rien n’étouffe la présence divine car la grâce
de Dieu, cette grâce que Benoît préconise pour ses moines dans la Règle,
qu’il faut demander dans « une ardente prière », la grâce se présente
comme une simplification qui nous unifie intérieurement, une simplification
à laquelle ne font obstacle que les complications des passions d’orgueil et
d’amour propre. Bernard invite ses moines à devenir humble pour être simple.
Père
Charles Dumont, grand commentateur de saint Bernard et de saint Aelred, a
démontré, dans diverses études, que la simplicité est une valeur
fondamentale cistercienne, à tel point que l’on peut affirmer qu’elle est « l’âme
de la Réforme de Cîteaux ». En effet, le sens que les premiers
cisterciens ont donné à leur choix de vie d’une vie monastique rurale, pour
ne pas dire rustre, est celui-ci : « l’acceptation de la condition
humaine telle qu’elle est ici-bas ». Car la soumission au réel, comme
nous l’avons dit précédemment, est une forme de simplicité. Les cisterciens
que l’on appelait « les pauvres du Christ », qui se disaient et se
voulaient « pauvres avec le Christ pauvre », qui avaient une grande
dévotion pour le mystère de l’Incarnation, pour l’humanité de Dieu,
désiraient, à la fois concrètement et en eux-mêmes spirituellement, imiter
le Christ, être fidèles à l’Evangile en vivant de façon radicale, dans un
esprit de radicalité évangélique, c’est-à-dire vivre en conformité avec les
commandements divin de l’amour, ils désiraient revenir à l’essentiel de la
vie monastique, elle-même évangélique, selon la Règle de saint Benoît. Avec
eux, la simplicité monastique a pris une teinte particulière et unique.
Grâce concrète et intérieure, elle est devenue une pratique et une
spiritualité, « une sagesse et une discipline ». On peut dire que la
simplicité, avec les cisterciens, se confond avec le nom même de moine, le
moine n’étant pas celui qui vit seul -monos- mais celui qui a fait
l’unité en lui, qui vit uni à Dieu dans les profondeurs de son être, de
telle sorte que tout ce qu’il fait devient prière continuelle, oblation
perpétuelle de lui-même, offrande pour les autres.
On parle
plus souvent de la simplicité de l’architecture cistercienne. C’est vrai que
les Pères de Cîteaux ont été de véritables génies en ce domaine. On parle
aussi plus volontiers de la simplicité liturgique cistercienne. Mais la
« réforme de la forme » des bâtiments et de l’office divin n’était que le
reflet extérieur d’un mode de vie simple dont les moines étaient eux-mêmes
habités. Il est évident que ce n’est pas à proprement parler l’apparence qui
a démarqué les cisterciens des bénédictins, ce n’est pas seulement cette
fuite de l’ornementation liturgique, des fioritures des murs et des colonnes
de l’église, mais bien plutôt un style de vie inspiré par l’Evangile et ce
désir de « coller » à la réalité, d’expérimenter la vie spirituelle et
concrète sans faux fuyants, ou artifices, c’est-à-dire de rester solidaires
du monde qui les entourait, monde rempli de pauvres et de blessés, monde
sujet des guerres et des pestes, monde à la merci du pouvoir des seigneurs
comme des dignitaires ecclésiastiques... Au fond, la simplicité permettait
aux moines de ne pas être indifférents.
La vie
du moine est une vie de travail, de prière, une vie de solitude et de
silence mais aussi une vie de communauté et de partage. Il n’y a rien de
glorieux, d’extraordinaire. Les corporalia ( le jeûne, les veilles,
le travail) et les spiritualia (l’office divin, la prière, la
lectio divina), les exercices monastiques constituent le quotidien du
moine. Son emploi du temps est précis comme l’espace qu’il occupe, espace à
la fois limité (le cloître, la clôture) et bien défini (l’église, le
réfectoire, le dortoir, les emplois). Sa volonté, il y a renoncé afin d’être
plus libre pour faire celle de Dieu et être au service des frères, il y a
renoncé afin d’obéir. Son désir, c’est d’aimer Dieu et son prochain, c’est
de parvenir au Royaume. Tous les aspects de la vie du moine, de la moniale,
de sa vie concrète et spirituelle font que la spiritualité du cistercien est
dite active. Cela n’est pas du tout péjoratif, ni ne s’éloigne de la notion
de contemplation ( qui n’est pas le fait d’admirer Dieu dans une prière
statique au pied de l’Autel), mais cela signifie que le moine, la moniale
anime spirituellement ses actions, il leur donne un sens, une orientation :
tout ce qu’il fait est recherche de Dieu, et tout est fait dans une parfaite
soumission au réel, une acceptation de la condition humaine, un partage de
la condition de tous les humains qui peinent dans le monde. Que ce soit dans
le travail ou dans la pratique de la charité, à l’église ou au scriptorium,
bible ou bêche à la main, le moine cherche Dieu. Et c’est par cette quête,
qui n’est pas celle de soi, une recherche de l’assouvissement de ses désirs
personnels, par cette quête qui est prière continuelle, véritable
contemplation que le religieux travaille à l’unification de son intériorité,
par la pratique de la simplicité, dès lors sagesse et discipline.
Pour
accéder à cette sagesse et discipline de la simplicité, les pères
cisterciens invitaient à connaître Dieu Trinité, à connaître l’unité de
Dieu, à tourner son intelligence et les yeux de son cœur vers Dieu, car la
simplicité est la beauté de l’unité de Dieu, c’est cette entente parfaite et
harmonieuse, complémentaire et amoureuse du Père, du Fils et du Saint
Esprit. Pour les Pères de Cîteaux, la simplicité n’était donc pas une
élégance esthétique que l’on pouvait admirer dans la modestie et la réserve,
mais c’était la Croix du Christ (« Notre Ordre, c’est la Croix », dit
Aelred) et la porte étroite du renoncement et du sacrifice : renoncement,
par exemple, à sa volonté propre pour une simplification des désirs
multiples ou une orientation de l’affectivité ; purification du cœur par
l’ouverture du cœur, la confidence confiante à un père spirituel des tracas
qui nous habitent, confession des péchés qui permet d’être « en vérité »
avec les autres, c’est-à-dire simple ; acceptation de ce qui est donné,
comme forme de pauvreté volontaire ; etc…
La
simplicité, comme chemin de discipline et de sagesse, conduit ainsi à
l’essentiel, à une sorte de dépouillement intérieur qui rend vraiment libre
et disponible pour Dieu et les autres. Saint Bernard demandait, en ce sens,
à ses frères d’imiter la simplicité de Dieu en contemplant son humanité.
C’est cela la conversion de vie monastique : devenir simple comme Dieu. La
volonté simple, orientée vers Dieu, qui a nom Charité, unifie et simplifie
tout l’être de l’homme, le rendant à la ressemblance de Dieu qui est simple.
Ainsi la simplicité devient-elle signe de Dieu
La grâce
spirituelle de la simplicité cistercienne, à la fois discipline et sagesse,
chemin de paix, d’unité et de bonheur, est proprement évangélique. Une vie
simple, en vérité, annonce le Royaume. Elle est également mystique, car la
vertu de simplicité fait expérimenter l’union à Dieu. Elle est signe
d’authenticité, de l‘unique nécessaire. La simplicité est une manière de
nous unir à la divinité de Dieu, car celui qui est simple est comme Dieu, il
le rejoint.
« C’est
ce silence et cette simplicité qui nous fournissent l’occasion de nous
transformer, allant de clarté en clarté, en l’image même du Seigneur que
nous contemplons comme à visage découvert sous l’influence de l’Esprit même
de Dieu… Consacré à un tel usage, notre silence vous paraît-il silence et
inertie ? C’est en lui qu’on apprend et qu’on pratique le grand art d’aller
en ligne droite vers Dieu. » Gilbert de Hoyland.