« Dieu n’existe pas comme un objet, une
possession, un perçu, un vis-à-vis. Il reste éternel et soustrait aux prises
de la connaissance humaine. Il doit être cherché. […]. Le chrétien ne peut
jamais être « sûr » de Dieu, il doit le chercher et sa foi consiste
précisément à ne jamais renoncer à cette recherche. […]. Dans toute
l’histoire du christianisme, il y eut des croyants qui se comprirent comme
des chercheurs de Dieu et furent appelés ainsi : moines. »
Chercher Dieu, c’est le
propre du moine, le propre de tout baptisé. Quand saint Benoît confie à un
ancien un novice, c’est à la fois pour qu’il l’accompagne comme un père
spirituel et comme un ami, dans la découverte de la voie monastique, mais
aussi, pour qu’il discerne l’authenticité de sa vocation, pour qu’il « regarde
attentivement si le nouveau venu [dans la vie monastique] cherche vraiment
Dieu ».
La voie de la vie
monastique est un chemin parmi tant d’autres pour chercher Dieu, chercher le
bonheur. Elle propose des moyens qui lui sont particuliers : l’obéissance à
une Règle et à un abbé, la prière, la lectio divina, le travail, la
vie commune et solitaire, le silence. Car chercher Dieu, ce n’est pas
attendre : c’est agir.
Les Pères fondateurs de
Cîteaux et les maîtres spirituels cisterciens, comme Bernard de Clairvaux,
Aelred de Rievaulx, Gilbert de Hoyland que j’ai choisis pour illustrer cet
exposé, nous ont légué cet art de la quête, qui, par le biais de la vie
monastique, consiste à considérer Dieu comme un trésor caché dans le
tréfonds de son cœur. Chercher Dieu, et le trouver, pour eux, c’est vivre
uni à Dieu qui nous habite. Ainsi, ce que les moines et les moniales
cisterciens cherchent depuis des générations à leur exemple, c’est la
présence de Dieu, ou plutôt à être présents à Dieu, attentifs à sa présence
tout au long de leur journée, quoiqu’ils fassent, qu’ils lisent ou
travaillent, qu’ils mangent ou dorment, qu’ils prient dans le secret ou
psalmodient à l’église, qu’ils soient seul ou avec d’autres : « Il nous
faut chercher Dieu quand nous sommes seuls, il faut le chercher aussi quand
nous nous réunissons à plusieurs ».
Dieu se cherche en tout lieu et en tout temps. Dans un sermon divers,
Bernard explique à ses moines que Dieu seul est « présent », qu’il est
partout, « son être est d’être ce qu’Il est ».Par
conséquent, pour l’abbé de Clairvaux, lorsque l’on cherche Dieu, la question
qu’il faut se poser n’est pas : « Où est-il ? », mais « Où n’est-il pas ? ».
Celui qui ne trouve pas Dieu, c’est celui qui vit dans le péché, car le
pécheur n’est nulle part. Ainsi, la clé de la recherche de Dieu consiste à
être et à vivre en vérité. C’est être avec Dieu que d’être et vivre en
vérité.
Chercher est donc le fait
de veiller, de guetter pour être présent, être avec Dieu. Les moines
cherchent ainsi à saisir Dieu, tout en sachant, en expérimentant, le fait
qu’ils ne pourront jamais le posséder parfaitement, sinon au ciel : « Dieu
est aussi étonnant que digne d’être aimé, puisqu’on le trouve sans le
chercher, et qu’on le cherche sans le trouver».
C’est en ce sens que les Pères cisterciens du XII° siècle nous apprennent à
saisir Dieu par les sens spirituels, la mémoire, la foi et l’espérance, en
goûtant la présence de Dieu à l’intime du cœur : « Que ta voix résonne à
mes oreilles, bon Jésus, afin que mon cœur, mon esprit et les profondeurs de
mon âme apprennent à t’aimer. Que la moelle la plus intime de mon cœur
t’étreigne, toi mon seul et unique vrai bien, ma douce et délicieuse joie » .
Dieu nous visite. Il
s’approche de nous par sa Parole, son Corps dans l’eucharistie, par
l’intermédiaire de ses saints, celle de Marie surtout, nous dit Aelred, dans
le Sermon 20 pour l’Assomption de sainte Marie, Marie qui nous
entraîne dans la recherche vraie de Dieu. Il s’approche aussi par les
observances monastiques qui sont une forme d’attention à Dieu et une quête
de sa présence, nous dit Gilbert de Hoyland, dans le Sermon 1 sur le
Cantique des cantiques. Mais c’est la prière et la grâce qui nous
permettent de rencontrer Dieu. Lorsque l’on cherche Dieu, il faut lui
demander de se laisser trouer et compter sur sa grâce. « Allons au
tombeau des Ecritures, allons avec les aromates d’une tendre dévotion,
cherchons-y notre Seigneur, cherchons avec foi, avec dévotion, avec amour.
[…]. Mais qui roulera pour nous la pierre à l’entrée du tombeau,
c’est-à-dire l’enveloppe de ces Ecritures, afin que nous puissions trouver
ce que nous cherchons ? Que son ange, c’est-à-dire sa grâce soit là ! ».
« Nous nous étions proposé de chercher encore Celui que nous n’avons
jusqu’ici qu’imparfaitement découvert, et qu’on ne saurait trop chercher.
Mais il se peut que la prière soit plus convenable pour cela que l’analyse,
et d’un emploi plus efficace ».
Les écrivains cisterciens
ont beaucoup parlé du thème de la quête de Dieu. Parmi eux, certains en ont
parlé en prenant comme appui scripturaire, le chapitre 3, versets 1-4 du
Cantique des cantiques : «Toute la nuit, sur mon lit, j’ai cherché
celui que mon cœur aime. Je l’ai cherché mais ne l’ai point trouvé. Je me
lèverai donc, et parcourrai la ville. Dans les rues et sur les places, je
chercherai celui que mon cœur aime. Je l’ai cherché mais ne l’ai point
trouvé ! Les gardes m’ont rencontrée, ceux qui font la ronde dans la ville.
–« Avez-vous vu celui que mon cœur aime ? » A peine les avais-je dépassés,
j’ai trouvé celui que mon cœur aime. Je l’ai saisi et ne le lâcherai point ».
Les auteurs monastiques, comme Aelred et Gilbert qui retiennent
particulièrement mon attention, ont librement commenté ce passage biblique.
Il est aisé de reconnaître dans les écrits de ces Pères leurs expériences
personnelles, de considérer leurs commentaires imagés comme des témoignages
à part entière qui ont pour effet de nous renvoyer à notre propre
expérience, d’éveiller ou de raviver en nous le désir de Dieu, et surtout de
nous mettre sur des voies de recherche simples, à la mesure de nos limites
et faiblesses humaines.
Si le livre du
Cantique des cantiques a intéressé et a été commenté par les Pères
cisterciens, c’est parce qu’il représente le livre de l’aventure
contemplative et mystique, le livre de l’expérience chrétienne où
« chercher » et « trouver » ne font qu’un. Chercher est plus qu’une pure
attente. Car à partir du passage de Dieu dans notre vie, on se met en quête
de Dieu. C’est sa grâce, donc une certaine forme de sa présence qui suscite
en nous le désir de le rechercher. Trouver, ce n’est pas saisir, retenir
celui que l’on cherchait, car Dieu passe dans notre vie et nous attend
toujours au-delà de notre expérience spirituelle. Chercher, cela suppose
donc et le combat de la sanctification, et l’affrontement des défis de la
vie fraternelle : l’acceptation de la volonté divine.
Le Sermon 20 pour
l’Assomption de sainte Marie d’Aelred de Rievaulx est une véritable
initiation à ce que doit être la recherche de Dieu pour un moine, un
baptisé. Marie y apparaît comme un modèle à imiter, car elle est « la
plus éminente, la plus heureuse, la plus aimable, celle qui savoure le plus
intimement [la] douceur [de Dieu]. […]. Elle n’est pas seulement pour [Dieu]
une créature, une servante, une amie, une fille, mais également une mère ».
Pour l’abbé de Rievaulx,
il faut chercher Dieu dans sa mémoire, à l’exemple de Marie qui gardait
vivant, dans son petit lit, c’est-à-dire « la chambre secrète de son
cœur », le souvenir de la beauté de son Fils, qu’elle a bien connu
puisqu’elle a été sa mère. Déjà, avant l’Incarnation, à l’intime du cœur où
elle gardait en mémoire les Ecritures, Marie cherchait Dieu, à la suite des
patriarches, avec sa foi et son amour, sa foi en la promesse de la venue sur
terre du Messie. C’est en ce sens qu’Aelred place la recherche de Marie dans
le passé mais qu’il place sa dilection dans le présent, selon la parole du
Cantique : « J’ai cherché celui qu’aime mon âme ». Aelred nous
enseigne à chercher Dieu avec la même ardeur amoureuse, la même foi, la même
espérance que Marie, mais aussi en se soumettant à la volonté divine car
l’obéissance aux évènements de la vie, comme aux ordres d’un supérieur, est
le moyen et la grâce de trouver plus sûrement Dieu sur terre, même si c’est
dans la souffrance, la nuit.
La Vierge Marie, en
effet, selon une « interprétation » des Ecritures d’Aelred, a aussi cherché
Dieu durant la Passion et après l’Ascension de son Fils. La recherche de
Marie avait été d’abord motivée par l’affection, en vertu d’un sentiment
charnel, car elle était sa mère, et donc, légitimement, elle souhaitait
délivrer son Fils de la mort, ou subir elle-même la mort. La souffrance de
son Fils lui était difficilement supportable. Quand Marie cherchait ainsi,
elle n’a pas trouvé Dieu, nous dit Aelred, puisque sa volonté qui était
charnelle ne s’est pas réalisée, cette volonté selon laquelle elle aurait
voulu soustraire son Fils de la souffrance. Alors qu’il n’était vraiment
plus là, charnellement saisissable, elle l’a trouvé en acceptant la mort de
son fils et en espérant le retrouver au Ciel.
Gilbert de Hoyland, dans
le Sermon 1 sur le Cantique des cantiques, expose avec poésie, mais
de façon pragmatique, concrète, la recherche comme mystère et grâce. Il nous
indique les moyens pour chercher, en suivant les observances, mais surtout
il nous indique la condition intérieure (ou disposition du cœur et d’esprit)
avec laquelle on doit chercher Dieu, car sans elle, la recherche demeurera
infructueuse. Cette condition nécessaire, c’est la nuit. Il faut faire la
nuit (et non le vide) autour de soi et en soi.
La nuit dont parle
Gilbert n’a rien à voir avec la « nuit des sens » de saint Jean de la
Croix, celle de l’expérience mystérieuse de l’absence de Dieu, d’une
certaine souffrance intérieure qui nous pousse à chercher, qui nous fait
soupirer, crier vers Dieu, mais c’est la « nuit lumineuse », nuit qui
nous met à l’abri des troubles et des soucis de monde, nuit qui nous confère
le sens « d’un certain oubli », d’ un « sage oubli ».
Pour Gilbert, la quête de
Dieu se mène la nuit, dans « notre petit lit », c’est-à-dire, la
solitude et la pureté du cœur, la liberté intérieure, dans un esprit de
disponibilité. Par contre, dans le Sermon 15 des Sermons Divers,
saint Bernard, lui, demande à ses moines de chercher Dieu en dehors du lit.
Pour lui le « petit lit » est l’image de « la terre de ceux qui
coulent une vie douce et facile ».
Pourquoi chercher Dieu
dans son lit ? C’est qu’en effet, pour Gilbert de Hoyland, la recherche de
Dieu « est un fervent labeur » qui n’est pas facile car la quête de
Dieu dure toute la vie, dans la nuit, dans la foi. C’est pourquoi il est
nécessaire de connaître « la tranquillité d’esprit », c’est-à-dire la
paix. Il faut être habité d’un esprit pur, libéré des pensées futiles, des
mauvais désirs. Un esprit libre est la condition pour connaître la paix.
C’est « dans le secret repos de l’esprit, qu’on le cherche plus
librement, qu’on le trouve plus rapidement, qu’on le saisit plus sûrement ».
Le secret du repos de l’esprit, c’est le petit lit qui est alors le lieu où
l’esprit renonce à ses occupations pour rester librement disponible car « plus
l’esprit se trouve dégagé, plus aussi il se déploiera dans la mesure de ce
qu’il aime ».
Les soucis du monde, en effet, rendent insensible l’âme et enferment
l’esprit dans une sorte de callosité. C’est en ce sens que Gilbert de
Hoyland évoque la « nuit de l’ignorance », cette nuit bienheureuse
qui offre « le sens d’un certain oubli », d’un heureux oubli qui
établit dans l’amour du Christ. « L’ombre épaisse de l’oubli »
enveloppe soucis et troubles : elle libère. Cet oubli, c’est celui du passé,
de ce qui est en arrière, ce sont aussi les idées propres qui souillent
l’âme. La nuit, en effet, dissimule ce qui est d’ordre temporel, « dégageant
le temps et multipliant les occasions de rechercher celui qui est Eternel ».
Elle « dissimule dans un sage oubli », « recouvre la convoitise,
le souci, la pensée que suscite le monde ».
Cette nuit du sage oubli
va de pair avec l’ombre qui évoque des cachettes, des lieux retirés plus
propices à la quête de Dieu, à la contemplation. L’ombre, c’est alors « l’oubli
des réalités visibles », et la nuit, c’est « leur complet oubli ».
Mais le labeur de la quête de Dieu est heureusement interrompu, nous dit
Gilbert. Il est interrompu par le jour qui est la présence de Dieu, sa
grâce. Si le labeur cesse un temps, la quête, elle, est continue. Ainsi dans
la nuit, ne s’éteint pas la lumière nécessaire (ou le souvenir du jour) pour
chercher le bien-aimé. Et si les nuits sont « si obscures », elles
sont cependant « lumineuses », habitées par la grâce.
Aelred et Gilbert se
ressemblent dans leur façon de considérer la quête de Dieu, même si leurs
propos sont différents. Pour ces deux abbés, une chose est essentielle :
l’amour. Sans l’amour, il n’y a pas de quête. « C’est la charité d’un
cœur pur et d’une bonne conscience, oui, c’est elle qui le recherche »,
nous dit Gilbert. Car « celui qui t’aime te saisit, et il te saisit dans
la mesure où il aime parce que tu es toi-même amour, tu es charité »,
nous dit Aelred. Pour tous les deux, la quête de Dieu prend tout l’être : le
cœur, l’âme, le corps. Elle nous engage totalement. Ces Pères étaient
réalistes. Leurs enseignements visaient à encourager leurs frères à demeurer
fidèles à leur profession monastique. Quand on cherche Dieu, on ne peut le
chercher à moitié, un peu ou pour un temps. On le cherche toute la vie,
quand tout va bien et quand tout va mal : « Comment cet époux spirituel
s’approche-t-il, et comment s’éloigne-t-il, lui qui est partout et qui ne
fait jamais défaut puisqu’il est tout entier présent toujours et partout ?
Lorsque nous sommes harassés par des contrariétés, c’est comme s’il
s’éloignait ; lorsque nous sommes réconfortés par quelque succès, c’est
comme s’il revenait. Lorsque sa grâce visite notre âme, c’est comme s’il
était présent ; lorsqu’elle nous est retirée, c’est comme s’il était loin.
Heureuse l’âme avec qui Dieu fait tout cela sans avoir à s’inquiéter, si
l’on peut ainsi parler. Vraiment le cœur de son époux a confiance en elle.
Heureuse l’âme qui n’est pas brisée par les contrariétés et qui ne se
relâche pas dans le succès, qui ne murmure pas contre celles-là et ne
s’enorgueillit pas de celui-ci. Heureuse l’âme qui ne désespère pas quand la
grâce lui est enlevée, et qui ne s’élève pas au-dessus des autres quand la
grâce est présente. […] Courage frère, qui que tu sois. Hier, tu as versé
des larmes, tu as ressenti l’immense douceur qui vient de Dieu ; sache que
ton époux était là près de toi. Aujourd’hui, les choses ont tourné en leur
contraire. Ton époux est loin. Il est loin, toi sois fidèle ».
Le labeur de la quête,
c’est la voie de la passion amoureuse de Dieu qui consiste « à courir sur
les chemins des commandements de Dieu, le cœur rempli d’un amour si dense
qu’il n’y a pas de mots pour le dire »,
qui consiste à « se laisser conduire par l’Evangile »,
à la grâce de Dieu. Le labeur de la quête, c’est un cheminement qui part du
quotidien de la vie et s’achève au ciel. Chercher, c’est prier, faire la
volonté de Dieu, oublier le passé, traverser la nuit, travailler : c’est
aimer.
Ce qu’il est important de
retenir pour nous, c’est que ces Pères cisterciens montrent que la recherche
de Dieu, même si elle est marquée par la séparation, l’absence, l’épreuve,
la souffrance, donne sens à la vie, car elle ouvre nos cœurs, nos yeux à
l’espérance. Dieu présent/absent, c’est-à-dire qui aime et se fait désirer,
suscite l’attachement et éprouve la fidélité et la foi. Cela afin que nous
devenions, dans le monde, des signes vivants (des lumières dans la nuit),
des chercheurs et des témoins authentiques de son amour, de sa présence
cachée au fond de notre coeur.