Il
y Je vous propose un petit exposé sous forme de
méditation. Mon désir est de vous entraîner dans une quête personnelle de Dieu,
de vous entraîner au plus profond de vous-même pour découvrir qui est Jésus. Et
pour cela, je vous invite à « tendre l’oreille de votre cœur ».
RB, prologue.
« Qui es-tu, Jésus ? »
Prenons un petit temps de silence pour laisser
cette question résonner en nous…
Dans cette question, je crois que quelque chose
nous préoccupe… Je crois que ce qui nous préoccupe vraiment, quand nous
cherchons à savoir qui est Jésus, ce n’est pas tant justement de savoir qui
est Jésus, mais qui je suis pour Jésus. Car, au fond, nous
savons très bien qui est Jésus ! Ce que Dieu a fait dans la vie de
chacun, son Amour pour chacun de nous, voilà ce qu’il est. Dieu est Amour.
Ce qui nous questionne, nous sidère, devrions-nous
dire, c’est son Amour, son Amour gratuit. Parce que dans la rencontre que nous
avons faite, un jour, avec Jésus, nous avons expérimenté chacun la gratuité de
son Amour, nous avons expérimenté le fait que rien n’a motivé la
manifestation de son Amour, si ce n’est l’Amour qu’il a pour chacun de nous, l’Amour
qu’il est. Dieu est Amour. En effet, aucun mérite, aucune richesse venant
de nous ne l’a attiré vers nous, mais bien plutôt notre pauvreté, notre
soif : le fait qu’un jour, nous lui avons ouvert notre coeur.
« Qui es-tu, Jésus ? »
Ce questionnement est commun à tous les baptisés, à
tous ceux qui connaissent Jésus, son Amour. Nous connaissons tous, à un moment
donné de notre vie, l’étonnement et la peur devant la grandeur de Dieu, à
l’exemple de ce qu’ont éprouvé les disciples qui étaient sur la barque avec
Jésus, qui voyaient Jésus dormir paisiblement malgré la tempête, et qui l’ont
vu apaiser les flots agités par le vent avec quelques mots (Mt. 8,
23-27) : « Quel est celui-ci, que même les vents et la mer lui
obéissent ? » se demandent les disciples.
La grandeur de Dieu, la grandeur d’âme et de cœur
qui émane de la personne de Jésus, nous permet de réaliser que tout nous
est donné, gratuitement, par amour. Et la grandeur de Dieu nous dépasse encore
plus quand nous savons qu’il s’est livré pour nous, par pur amour :
enfant, il était à notre merci ; sur la croix, il s’est anéanti. La
grandeur de Dieu, déployée dans la faiblesse, dans la petitesse, nous stupéfie.
La grandeur de Dieu nous sidère, car la raison de son Amour, c’est l’amour.
Saint Paul qui a fait l’expérience d’une conversion foudroyante exprime très
bien cette stupéfaction que suscite la personne du Christ : « L’amour
de Dieu nous saisit, quand nous savons qu’un seul est mort pour tous, pour le
salut de tous ». Dieu est Amour, c’est ce qu’il est ; et Jésus,
le Verbe fait chair, est l’expression de cet amour.
« Qu’est-ce que l’amour, ô mon Dieu ?,
se demande Aelred de Rievaulx, un moine cistercien anglais du XII° siècle, dans
Le Miroir de la Charité. C’est, si je ne me trompe,
une merveilleuse délectation de l’âme (…), et il est le palais du cœur qui
goûte que tu es doux, il est l’œil qui voit que tu es bon ; il est le lieu
capable de toi, le Très-Haut. Car celui qui t’aime te saisit, et il te saisit
dans la mesure où il t’aime parce que tu es toi-même amour, tu es charité. »
Face à cette découverte qui lui ouvre les yeux et le cœur, Aelred consacrera sa
vie à chercher Dieu en aimant. « Seigneur, je te chercherai, et je te
chercherai en t’aimant. Car celui qui progresse en t’aimant te cherche
vraiment, et celui qui t’aime à la perfection, celui-là, Seigneur, t’a déjà
trouvé. »
Dans son traité intitulé L’Amour de Dieu
(1126), saint Bernard, également moine cistercien du XII° siècle, écrit :
« Dieu aime et il aime de tout lui-même ». Dans ce livre,
l’abbé de Clairvaux expose, entre autres, les raisons et les modes de l’amour
de Dieu. Pour lui, la connaissance que nous avons de l’amour de Dieu nous
permet de le connaître vraiment, sa façon d’aimer nous dit qui il est, et ce
qu’il est nous incite à faire comme lui : à aimer. C’est le fait d’aimer
qui nous rapproche de Dieu, qui nous fait lui ressembler. « C’est à l’amour
que vous aurez les uns pour les autres que tous sauront que vous êtes mes
disciples » dit saint Jean. Saint Bernard, en ce sens, nous invite à
entretenir en nous une « mémoire du cœur », le souvenir des
bienfaits de Dieu. Car, se souvenir, dit-il, c’est entretenir un feu intérieur,
un foyer dans notre cœur, ou pour reprendre une belle expression de Bernard,
c’est entretenir « la force de l’amour ». La force
de l’amour… cette force dont parle Bernard, quelle est-elle ? C’est la
joie, ou plutôt le bonheur d’être aimé et d’aimer. Dieu me connaît parce qu’il
m’aime. Et je connais Dieu parce que je sais qu’il m’aime. « Tu
demeures dans ma mémoire, écrit saint Augustin dans les Confessions
X, 24 ; et c’est là que je te trouve, quand je me souviens de toi et qu’en
toi je me réjouis, saintes réjouissances, don de ta miséricorde qui a jeté sur
ma pauvreté un regard de compassion ».
A nous donc, chaque jour, de faire mémoire de
l’Amour de Dieu pour le connaître. Mais l’Amour de Dieu, qu’est-ce que
c’est ? C’est une manifestation dans ma vie, un signe, même petit. Et ce
signe, quel est-il ? Est-ce le fait d’avoir obtenu ce que je désirais,
d’avoir été exaucé ? Le fait d’être en bonne santé aujourd’hui ? Le
fait de ne pas être seul ? Non ! Mais c’est le fait que je connaisse
Dieu, c’est le fait d’avoir reçu le don de croire, le don d’espérer,
c’est-à-dire de voir son Amour qui agit dans ma vie ! Nous qui croyons,
nous sommes tous des petits, des pauvres, des affamés, et ce que nous avons de
plus que ceux qui ne croient pas, c’est notre foi aux promesses de Jésus,
promesses qui nous rendent heureux et nous permettent de porter témoignage.
Nous croyons en la grâce des béatitudes, ce regard de bonté que Dieu pose sur
nos misères. Nous savons que nous serons rassasiés, que nous avons un trésor,
Jésus ; c’est donc Lui que nous devons faire connaître aux autres, c’est
l’espérance de la vie éternelle que nous devons annoncer, l’Amour qu’il a
répandu dans nos cœur par Esprit Saint.
Le baptisé est un chercheur de Dieu. Concrètement,
qu’est-ce que ça veut dire « chercher Dieu » ? Est-ce le fait
uniquement de chercher qui il est, n’est-ce pas plutôt le fait de chercher, au
sens de quêter, mendier son amour ? N’est-ce pas le fait de désirer le
bonheur ? « Lorsque je te cherche, toi, ô mon Dieu, écrit
saint Augustin dans Les Confessions X, 20, c’est le bonheur que je
cherche. Puissé-je te chercher pour que vive mon âme ! Car mon corps vit
de mon âme, et mon âme vit de toi ». Par quel chemin donc engager
notre quête, orienter notre désir, où aller ? Si connaître Dieu, c’est se
savoir aimé, alors le chemin de notre quête s’engagera dans les profondeurs de
notre cœur, dans notre demeure intérieure, dans l’« arche spirituelle
de notre cœur », pour reprendre l’expression très belle d’Aelred de
Rievaulx, dans Le Miroir de la charité.
Quand nous cherchons Dieu et quand nous entrons
dans le mystère de Dieu, c’est en nous-mêmes, dans notre cœur, le lieu où il a
établi sa demeure, que nous le découvrons. C’est au-dedans de lui-même que
saint Augustin a découvert Dieu ; et ce qu’il dit de sa découverte est
passionnante, riche d’enseignement : « Bien tard, je t’ai aimée, ô
Beauté si ancienne et si neuve ! Bien tard je t’ai aimée ! Tu étais
au-dedans, moi j’étais au-dehors, et là, je te cherchais : Sur tes
gracieuses créatures, tout disgracieux, je me ruais ! Tu étais avec
moi ; je n’étais pas avec Toi, loin de Toi, elles me retenaient, elles qui
ne seraient, si elles n’étaient en Toi. Tu appelas, crias, rompis ma
surdité ; Tu brillas, éclatante, chassant ma cécité ; tu embaumas, je
respirai, je soupirai ; je T’ai goûtée, j’eus faim et soif ; Tu m’as
touché, et je pris feu pour la paix que Tu donnes ». (Les
Confessions X, 27).
Etienne Gilson, dans La théologie mystique de
saint Bernard, explique ce phénomène, cette grâce : « La
présence en nous de la charité qui est Dieu, don de Dieu, nous permet de
connaître Dieu. L’amour devient le substitut de la vue de Dieu qui nous manque.
Personne n’a jamais vu Dieu, mais si la charité demeure en nous, puisqu’elle
est le don de Dieu, Dieu demeure en nous ». L’amour, le fait d’aimer
et d’être aimé, voilà ce qui nous donne donc de rencontrer Dieu car Il se
manifeste là où il y a l’amour et Il découvre son mystère à ceux qui aiment.
« Qui es-tu, Jésus ? » nous demandons-nous ?
Aimons, c’est l’unique réponse à son mystère.
Sœur Marie-Benoît, abbaye
cistercienne Sainte Marie du Rivet