Frère David – En Calcat
Homélie du 2 novembre 2016

Chacun chacune d’entre nous ainsi dans sa famille un jour perd un grand-père, une grand-mère ; c’est naturel. Mais, au monastère, c’est à peu près chaque année que, naturellement, nous enterrons deux, trois, voire cinq grands-pères, et nos sœurs autant de grands-mères…
L’impression de naturel en est d’autant plus forte. La mort fait partie de la vie.
Si nous ouvrons bien les yeux, la mort nous est à tous familière, elle fait partie de la famille, de la vie ordinaire, car il n’y a pas que la famille au sens étroit dans la vie, il y a des proches, il y a des amis, des collègues de travail, des connaissances !
La mort est familière, même si je souhaite la tenir à distance, le plus loin possible, le plus rarement possible.
Proche et lointaine à la fois.
Parce que nous souhaitons tous la tenir à distance, il n’est jamais facile d’en parler. Si familière qu’elle soit, elle reste l’étrangère, l’inconnue, la menaçante.
Autrefois, dans les monastères, on se préparait à la mort, dit-on ; on disait même que la vie monastique tout entière était meditatio mortis, méditation de la mort ; parfois choix de la mort, comme aux Dombes où, au début du XVIII° siècle, avec les marécages et la tuberculose, l’on était presque assuré de mourir avant 30 ans ; toujours cela a été le rôle d’un père-abbé d’aller encourager les anciens à regarder un peu en face le bout du chemin. Mais aujourd’hui, peine perdue, il y a le SAMU, les pompiers, et avant le jour du grand départ, il y a beaucoup de petits départs en voiture blanche ou en fourgon rouge ; oxygène, transfusion, antibiotiques, et quelques jours après, la vie reprend, pour quelques mois ou quelques années de plus, si bien que je ne vois pas très bien à quel moment j’irais inquiéter un frère ancien en lui parlant des fins dernières. A moins que peut-être nous en parlions dès le début, meditatio mortis…
Il faut reconnaître aussi que, tout chrétien que je sois, je n’ai pas beaucoup d’informations sur le passage et sur l’autre côté du tunnel.
Parler du départ, c’est plutôt se retourner, regarder d’abord en arrière et reconnaître que ce fut bon, à la fois bien et agréable, en dépit des imprévus, des ratés, des souffrances et des échecs de toute sorte. Il est prêt, le frère qui reconnaît ce bien fondamental, cette grâce que fut sa vie, qui reconnaît avoir reçu sa vie.
Au moment de partir, je ne mets pas dans la balance mon bien, ma vie pour elle-même ; je mets dans la balance ma vie, comme un peu de terre, de poussière déjà, avec dessus… une toute petite graine de moutarde, ma foi, légère, légère, si légère que je n’en sens jamais le poids, mais lourde du joug du Christ, du fardeau de Jésus, lourde de la croix de Jésus. Cette graine-là est promise à une vie nouvelle, me promet la vie nouvelle, aussi différente de la vie d’ici-bas que la plante qui poussera est différente de la graine de moutarde.
Je peux laisser tout le reste, abandonner tout le reste, mais la graine compacte et fermée, mystérieuse, de la foi, je dois partir avec ; elle n’est pas à moi ; elle aussi, je l’ai reçue, je ne l’ai pas fabriquée moi-même, je ne l’ai pas créée.
Ce n’est pas pour rien que l’évangile nous répète si souvent que les apôtres ne comprenaient pas ce que voulait dire « ressusciter » dans la bouche de Jésus ; ce n’est pas pour « enfoncer » les apôtres que cela est écrit, c’est pour nous. Le disciple de Jésus est quelqu’un qui chemine jusqu’au bout avec ce mystère, c’est tout.
Mais cette minuscule part d’inconnu met forcément en mouvement tout le reste de la vie ; elle va changer, transformer, chambouler tout le reste d’une vie, toutes ses assurances, toute ses prétentions.
Fonder sa vie sur ce petit trou noir de la foi, c’est fonder sa vie sur un autre que soi, conscient du rien de nos forces propres en cette matière. Et donc mettre au centre de sa vie un autre ; et cet autre, c’est Jésus Christ, qui lui-même nous a montré la voie en tablant toute sa vie, en la misant, en la risquant sur un Autre, le Père, le Père de toute vie, son Père et notre Père.
« Telle est la volonté de mon Père : que celui qui voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle ; et moi je le ressusciterai au dernier jour. » Amen.