Thomas Merton (1915-1969)
(moine américain de l’abbaye cistercienne de Géthsémani)

Suis-je vraiment libre parce que l’ai la liberté de faire ce que je veux ?

Deux semaines après ma prise d’habit, j’étais à l’infirmerie avec la grippe.
Ma joie secrète d’entrer à l’infirmerie venait de cette pensée : « Enfin ! Maintenant je vais être un peu seul et avoir le temps de prier ». J’aurais dû ajouter : « Et faire tout ce dont j’aurai envie, sans avoir à courir à droite et à gauche pour obéir aux tintements des cloches ». J’étais absolument certain de pouvoir donner libre cours aux instincts égoïstes que je n’avais pas encore appris à reconnaître comme tels, sous leur nouveau masque spirituel. Toutes mes mauvaises habitudes, la gourmandise spirituelle, la sensualité spirituelle, l’orgueil spirituel…, désinfectées il est vrai de péchés formels, s’étaient glissées furtivement au monastère avec moi et avaient pris l’habit avec moi…
Je bondis dans mon lit, ouvris la Bible et dévorai trois chapitres du Cantique des cantiques, fermant de temps en temps les yeux et attendant, plein d’un espoir de mauvais goût, les clartés, voix, harmonies, saveurs, satisfactions et la musique des chœurs angéliques. N’obtenant guère ce que j’attendais, je demeurai vaguement déçu, comme autrefois après avoir dépensé un demi-dollar pour un mauvais film. En somme, l’infirmerie d’un monastère trappiste est le dernier endroit où chercher une satisfaction quelconque…
Dans l’ordre purement matériel, mon plus grand luxe fut d’avoir un jour beaucoup de lait et de beurre -par erreur possible du frère. On me donna même une sardine ! S’il y en avait eu deux ou trois, j’aurais compris qu’il s’agissait d’une erreur ; mais le fait qu’il n’y en eût qu’une m’incite à penser que c’était voulu. Tous les matins à quatre heures je me levais, j’assistais à la messe où je communiais, et le reste du temps, assis sur mon lit, je lisais et j’écrivais. Je récitais l’office et faisais le chemin de Croix à la chapelle de l’infirmerie. A la fin de l’après-midi, le père Gérard, le père infirmier, s’assurait que je n’oubliais pas de méditer le volume du père Faber représentant ma lecture de carême. Dès que je fus mieux, le père Gérard me fit lever, balayer l’infirmerie et accomplir diverses besognes supplémentaires ; et pour la fête de saint Joseph, je fus heureux de descendre à l’église pour l’office nocturne, où je chantai une leçon dans le jubé (Le jubé est une tribune et une clôture de pierre ou de bois séparant le chœur liturgique de la nef. Il tient son nom des premiers mots de la prière « Jube, Domine, benedicere » qui était chantée avant les leçons). Enfin, le jour de la fête de saint Benoît, je regagnai le noviciat en emportant nos couvertures, pleinement satisfait de m’en tirer avec neuf jours seulement de ce que le frère Hugues appelait « non le Calvaire, mais le Thabor ! .